Alors,
un homme vint qui se levait contre la nuit
du temps

Annick THEBIA-MELSAN
(20 avril 2008)

 

In memoriam.

 

 

Aujourd’hui, nous  a-t-il vraiment quittés ?

La fulgurance de sa révolte, l’exemple de son courage, l’offrande de ses paroles dures mais aussi d’amour et d’engagement ?
 Nous serons de plus en plus nombreux à les savoir et à les vivre.
Irremplaçables.

 


                                                Avec Aimé Césaire - Sept 2006                                                              

 

  1.  

 

Annick THEBIA-MELSAN est l’auteur de diverses œuvres consacrées
à l’œuvre et au message d’Aimé Césaire :

-              Aimé Césaire, une voix pour l’Histoire , série de trois films documentaires conçus et réalisées avec Euzhan Palcy : L’île veilleuse, Au rendez-vous de la conquête, La force de regarder demain ( 1993-1994)
-              The strenght to face tomorrow, (1995-1998), Exposition internationale itinérante du    Cinquantenaire de l’UNESCO
-             Pour regarder le siècle en face, Editions Maisonneuve et Larose - Paris 2000
-              En cours de préparation, De Césaire à Obama, paradigmes d’Universel (essai)

 

20 Avril 2008.

 

Sur le site de Pour regarder le siècle en face,  exposition conçue et organisée il y a plus de quinze ans, vos messages. Nombreux. Entre tant de témoignages, je lis : « Quelle tristesse que, pour tant d'entre nous, il ait fallu ta mort. Moi, je te promets.... et nous serons, je pense, nombreux. », un autre « Aime CESAIRE : tu habites mon coeur. » ou encore celui-ci « Nous devons te laisser partir, mais de grâce ne t’éloigne pas trop vite. Je t’aime. ». Et tant et tant d’autres  sont sûrement à venir ! Multiples messages qui lui  sont adressés, venus des quatre coins du monde et déposés depuis la certitude irréversible de sa disparition, il y a trois jours.

Des hommages du cœur, de l’esprit et de l’espérance.  Hommages dus et rendus à celui qui fut, et on le comprendra de plus en plus, le plus grand poète du XXe siècle et, j’en ai l’intime et absolue conviction - que de tout là-haut sa géniale modestie me le pardonne en cette heure de son envol vers l’éternité ! - l’une des plus grandes voix de l’Humanité, toutes littératures, langues, causes, combats, époques, civilisations et peuples confondus.

Si j’écris ce message à tous ceux de plus en plus nombreux qui viendront le découvrir, le connaître ou le reconnaître sur www. CESAIRE.org, site créé il ya plus de dix ans pour faire rayonner  ce flambeau,  c’est que  ceux qui ont eu, comme moi, l’inestimable privilège de connaître personnellement « au pied du baobab » l’Homme Césaire, Homme rabordaille, lui devaient plus encore.   Je pense avec émotion à Xavier ORVILLE, ami de grand cœur si tôt disparu, et je rends gré au superbe travail qu’il a réalisé de manière complémentaire dans ce même site, qui regroupe ainsi grâce à sa démarche d’écrivain et de créateur de mondes, des clés inestimables pour la compréhension de l’univers césairien.

Aimé, depuis les racines de son arbre, le  fromager de Saint Pierre, dans son « île-non-clôture » , dans sa grandiose humilité, a tutoyé le ciel. Son cri et sa vie nous ont sommés d’aller « au rendez-vous de la conquête », non seulement  de celle de l’homme noir, mais celle  de tous les opprimés, de toutes couleurs, et au-delà, de tous les hommes. En temps de globalisation, la foi inébranlable d’Aimé Césaire dans l’humanisation de tous est une boussole, mais aussi une arme miraculeuse pour l’élan universel,  élan indispensable à la refondation de l’histoire des peuples, qu’avant tous les autres, il savait dépendre de « la pression atmosphérique ou plutôt l’historique ». Tout cela et plus encore, à chacun de ses  mots, dans chacun de ses actes. Tout cela magnifié sans violence, sans racisme à rebours, mais avec une fermeté  qui s’ouvrait à l'Autre, en le conviant à l’éloge de la différence, de la pluralité et par conséquent du respect de soi, loin des antagonismes qui figent l’homme dans la perversion de la domination, de l’oppression et de l’ identité suicidaire.  

 

1994-1998

Rendre à AIME CESAIRE, bien vivant,  une infime part de l’hommage qu’il méritait a été la mission et l’ambition de cette exposition. Lui montrer que par milliers, par millions,  des consciences sont nées et des actes se sont construits, inséminés  par sa parole, depuis près de trois quarts de siècle. Cela je l’ai voulu, voulu de toute mon âme. Parmi toutes les tâches qu’il m’a semblé crucial d’accomplir en ce bas-monde  il y avait celle, impérieuse de mériter l’amitié, la tendresse et – j’ose dire avec la plus profonde humilité – la confiance rare qu’Aimé CESAIRE m’a témoignées  dès nos premières rencontres, il y a presque  trente ans.  Je n’aurais pu supporter de justifier les moments de peine et de triste solitude qu’il  a du traverser  quand  il écrivait « J’attends au bord du monde, les voyageurs- qui- ne- viendront- pas ».

Alors,  je suis venue.  Une lutte de plusieurs années contre les bureaucraties, les technocraties, les Ministères de la Culture, les petits conseillers et les grands directeurs, la fourberie des partenaires, le cynisme ignorant des Présidents et de leurs assesseurs, la prétention des ministres, la condescendance des media... D’aucuns qui sans doute aujourd’hui se sont précipités, répandus en éloges et chantent sa gloire, l’esprit soudainement dessillé, la conscience soulagée !  Et j’en passe, en matière de « mers à traverser » !  Ce défi, je l’ai relevé avec la complicité de sœurs et frères en « Césairie », d’amis inspirés et engagés d’Afrique, des Antilles,  d’Europe et d’ailleurs. D’eux tous – et que me pardonnent ceux qui ne sont pas cités ici-  je cite Serge SOMMIER, au talent trop tôt disparu,  Marie Louise Audiberti, Ghislaine Gadjard, Luis Rodriguez, Marie-Thérèse Lacombe, Eric Cabéria, Maurice Portiche et  Christine Desouches, l’enthousiasme d’Ehsan Naraghi et de Federico MAYOR qui a pu engager l’UNESCO. En Martinique, de Claude Lise et ses collaborateurs du Conseil général, de Madeleine de Grandmaison, du Conseil régional, et l’appui fervent du Docteur Pierre ALIKER. Et bien sûr, de Gérard LAMOUREUX qui a mené à son terme l’aventure finale, celle du démontage de l’exposition et partagé avec moi celle de la réalisation de son catalogue.  

Nous  savons que tout cela est encore bien imparfait. Que ce ne fut, de cette œuvre immense, qu’une humble tentative pour rendre plus présents son message qui nous exhorte à remonter des gouffres de l’histoire, à conquérir un avenir nôtre par l’arrachement  aux « vieilles malédictions », à oser le geste de la rage rédemptrice sublimé par l’infini miracle de sa Poesis. L’intraduisible, quoi ! Mais, de plus, faire dialoguer des langages et des civilisations, l’Afrique, l’engagement politique, la lutte pour le Droit, la défense  des souffrants, des exclus, des oubliés, la quête de  la responsabilité, de la vérité et d’une vibrante fraternité. Pour cela aussi, avec nous, des artistes fervents et magnifiques comme Romuald Hazoumé, Jacqueline Guillermain, Serge GOUDIN-THEBIA mon hermano querido, fils spirituel adoubé  en poésie par l’Aimé, et bien d’autres. Mention très spéciale pour l’immense Andries BOTHA, sculpteur sud-africain, dont Aimé Césaire et le Docteur Pierre ALIKER, conquis dès le tout premier regard, ont décidé que  Still Life son œuvre magistrale entre toutes devait rester en Martinique, où elle est d’ailleurs présentée à l’Atrium.

A y repenser, c’était un pari un peu fou. Mais, ce soir de 1998, quand il découvrit l’exposition et la parcourut, infatigable,  quelle récompense que de vivre la joie presqu’enfantine de notre Aimé,
[…] tout lisse et nouveau, un visage
de jadis, caché oiseau craché, oiseau frère du soleil »

 

20 Avril 2008,

Dix années déjà ! Aimé repose pour l’éternité. Aujourd’hui, c’est précisément son dernier voyage, et parcourir ce site tient pour moi du calvaire, comme une via crucis, un voyage de profonde douleur. La peine infinie de la perte s’alourdit encore par le sentiment du pas assez, de n’en avoir pas assez fait. Car l’Aimé prophétique en méritait bien plus.  Et s’immerger dans d’interminables recherches et conciliabules est une urgence irrépressible. Désormais, ce fer de lance de la révolte nécessaire, poteau mitan de notre espérance, n’est plus. Je n’aurai plus la joie de voir pétiller l’éclat de fulgurance de ses yeux, de l’entendre dire, avec son indéfectible courage,  à chaque appel téléphonique « Cela ne va plus très bien, mais chaque jour est un combat ! » .  

Alors, à Corps perdu, encore et toujours, vite le  royaume vivant de ses mots et de son souffle :«  à portée de cœur et de courage ». Et, ainsi qu’il l’avait promis, tout est là.

« Tout se retrouvera là
cumulé pour le sable généreux »

Aimé Césaire continue  tout simplement, dans son sillage d’éternité, après l’avoir préparé à chaque mot et à chaque geste, le singulier parcours d’Homme portail  qu’il avait  commencé avec nous.

 Il n’est pas question de laisser le monde aux assassins d’aube
La  vie-mort
La mort-vie

 Et c’est à nous,  transhumants, qu’il revient de remplir avec rigueur et responsabilité le «  Blanc à remplir sur la Carte Voyageuse  du  pollen », en en comprenant le sens et la faisant vivre, car il nous l’a dévoilée, en la parcourant en combattant de l’histoire et de l’universel, lui, le « Cavalier du temps et de l’écume ».

 

Nous comptons sur vous !

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